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"comme d'habitude"

Le snack est à deux pas du bureau. On y entre la plupart du temps pressé, emportant avec soi les restes d'une matinée incomplète et pourtant trop longue. Les mails reçus, à trier. Les mails triés à lire. "Bonjour patron". On passe rapidement devant le présentoir frigo à boissons. Coca pour l'illusion de l'énergie, light pour l'illusion de la ligne, frais pour la surprise après les cafés de la matinée. La salle déco cantine bruisse des conversations professionnelles de banquiers habillés comme banquiers, d'assistantes maquillées comme des carottes, et de fonctionnaires joviaux comme un lendemain de match victorieux.
Table habituelle. Timing important. Trop tôt, trop de monde, trop tard, pas assez de choix. La "fille en salle", une quinqua dont l'élégance contraste étrangement avec le lieu, sourit interrogativement. "Comme d'habitude ?" semble dire ce léger hochement de tête dont la légèreté du côté affirmatif permettrait presque de répondre "Non, non pas comme d'habitude. Aujourd'hui, folie, j'ai envie de changement! Aujourd'hui ce sera...". Mais déjà, mon hochement de tête complice, totalement affirmatif, m'engage. "Comme d'habitude". Je me berce de l'illusion que cette attitude décisive, ce raccourci dans le choix me laissera du temps pour vagabonder en attendant ce sandwich à la banalité rassurante. Ironique, je songe aux implications de cette décision fulgurante. Aux quelques minutes séparant cette décision et sa consommation. L'anecdotique interroge l'existentiel. Logique. Pas de collègues, pas de téléphone, pas de lecture, aucune sollicitation autre qu'intérieure, dans ce snack aux conversations molletonnées. Une brèche s'ouvre. Un instant de flottement librement consenti, partagé entre plaisir de la liberté et conscience de l'urgence d'en profiter pour lui donner du sens. Le moindre tressaillement mental déclenche un ensemble organique de pensées inabouties, une forêt touffue, dense, variée, peuplée, bruyante. Un monde.
Mais déjà la quinqua, définitivement trop obséquieuse pour un snack, se penche vers moi, une assiette rectangulaire à la main.
"Comme d'habitude", balise des libertés.

assure... réaliste!

mon assureur fait partie de ces privilégiés qui côtoient de près nos semblables dans les moments importants de leur vie: naissance, mariage, décès. privilège, en effet, que de recevoir doutes, inquiétudes, mais aussi ambitions, projets. loin du cynisme d'un notaire qui n'envisage la vie que de manière contractuelle et paranoïaque, d'un médecin dont le quotidien n'est fait que de maladie, de souffrance, mon assureur, lui, philosophe.
surpris par le coût somme toute modeste pour assurer ma somme toute modeste vie, mon assureur m'informe en effet avec le calme du sage "qui cotoie de pres nos semblables" que ces derniers "assurent mieux et plus facilement leur vehicule que leur vie" (sic - ou en anglais "sick").
pantois, j'embraye sur l'assurance de ma future glam'mobile, dont je reconnais avec la fierté du nouveau propriétaire que pour 10.000€ elle est raisonnablement équipée.
"je ne suis pas non plus très 'bagnoles'" s'empresse le sage, pour me rassurer. "moi, c'est plutôt, le vélo". mon assureur connivence. "mon rêve, ce serait un vélo en carbone, mais bon, à 15.000€, ça attendra encore un peu...". "et pour ce prix la, il ne pèse plus que 6kg" ajoute- t'il, mi-gêné, mi-amusé.
bizarre société, devisons-nous de concert.
je ne suis pas très 'velos'.

effroi de l'hiver

les bureaux de la kommandantur occupent un bâtiment administratif du centre de bruxelles, à quelques pas de la place royale. l'obersturmbannführer propose de répondre à ma question dehors, ailleurs. trop de gens, de collègues, de juifs, trop d'indiscrétions. "vous avez raison, c'est une excellente question!", me dit-il, d'un ton presque jovial. il enfile son manteau, l'hiver est froid. me tape sur l'épaule, l'atmosphère est chaleureuse. presque. nous traversons la rue, badins. il rit, je souris, nous devisons. à l'intérieur de la taverne typique, vide à cette heure inutile, creuse, l'obersturmbannführer garde son manteau, pose son dossier, s'asseoit. me propose un café, se commande un alcool fort. "vous êtes un prisonnier... particulier." silence. "vous posez de bonnes questions." silence. pose sa lourde main gantée d'un cuir fin sur l'épais dossier. un instant son regard se perd. me regarde. poursuit. "les nouvelles de paris ne sont pas bonnes. je vous le dis à vous, parce que - wie sagen sie das in fransösich? - je suis... attaché à vous". il sourit. vide son verre, calmement décidé. ma question tambourine sur les parois de mon impatience. "comment nos efforts nous rapprochent-ils de la libération, d'un retour à la normale?". il ne semble pas y répondre et poursuit son monologue, las. "vous comprendrez aisément dans de pareilles circonstances que je ne puisse - gut, oder nicht, puisse? - que je ne puisse garder quelqu'un comme..." - impossible horreur! il fait de moi son confident, son complice, en nommant sa prochaine éxécution - "vous.". dans le moment suspendu qui suit, j'ai senti un objet métallique, froid, dans mon cou. une piece de monnaie que l'on appuierait sur la première cervicale.

"moi, j'dis ça, j'dis rien"

"écoute, tu sais que c'est pas mon genre de donner des conseils". invariablement, monsieur je-sais-tout, que nous appelerons jean-jacques parce qu'il existe, invariablement, jean-jacques commence ses séquences 'les conseils de jean-jacques' par "écoute, tu sais que c'est pas mon genre de donner des conseils".
monsieur je-sais-tout est aussi monsieur tout-le-monde. c'est dire la valeur de ses conseils. on écoute jean-jacques, on feint l'écoute active, on hoche de la tête, on murmure quelques "ah?" de bon aloi, on joue l'évidence, haussement d'épaule battement de paupières ralenti, tête penchée, lévres jointes dans une espèce de bise indifférente, ponctuée d'un "mh" approbateur.
jean-jacques finit. ça traîne un peu. jean-jacques feint la retenue. son genre n'est pas de donner des conseils. jean-jacques conclut: "moi, j'dis ça, j'dis rien". la vie peut reprendre son cours, le même. rien n'a changé.

parenthèse

j'entre. il me tend la main, souriant. une main ferme, sans excès. un sourire ca va aller. bienveillant. installez-vous je m'installe. les distractions sont réduites à la portion congrue dans son cabinet. une boîte de mouchoirs, ici on pleure. un divan, non merci. une montre. on va pouvoir se concentrer.

à chaque fois, c'est la même chose. ma tête est une mercerie cambriolée. partout des pelottes de laine, de toutes les couleurs, des grosses, des petites, des nouées, des rangées. comment allez vous aujourd'hui? sur quel fil tirer?

il me sourit. je suis venu pour des réponses. je parle, je note, il note, je sortirai avec des questions.

nous allons devoir en rester là. l'urgence de la quantité d'affaires en cours pouvant manifestement être temporairement suspendue. je note fébrilement une dernière réflexion, très juste, avant de refermer ce carnet que je n'ouvre que pour écrire, jamais pour lire. statut. je note statut. y ajoute un point d'interrogation, une pointe d'interrogation. quel est mon rôle? que faire de la mercerie?

"fermé pour cause de transformations."

je me lève, tends le billet. il se lève, tend la monnaie, tend la main. à la semaine prochaine.

dehors, je constate avec un mélange d'amertume et de rassurance que la vie a continué sans moi. il fait nuit, il fait calme. quelques passants vont, d'autres viennent. la nuit contraste. certains parlent plus fort, d'autres moins. certains se traînent et d'autres volent.

"j'ai failli"

le plafonnage évoque une méditerrannée d'huile, pas lisse, mais régulière. la musique chuinte, ensoleillée. on croira, un instant, comprendre l'italien. on le parle, bien sûr, ponctuant les échanges avec gino d'un "grazie, capo" aux allures cosmopolites. le four à pizza réchauffe l'atmosphère d'un restaurant trop grand pour un lundi. pensif, gino, regarde par la fenêtre jouxtant le four. le col en 'v' de son slim fit d'acrylique laisse apparaître la chaîne en or de rigueur. cette soirée de novembre aussi grise que son pull lui fera regretter sa salerne natale.
l'authenticité de l'endroit, sincère, infalsifiable, prête à la confidence. le cinéaste de la treize, un quinqua popeyesque qui me fit presque douter du décès de sim, pérore, parle carrière, argent. et si l'argent n'a pas d'odeur, il a une couleur. black! mystère. confidences, connivence. regards entendus. face à lui, de deux générations sa cadette, sa partenaire de pizza, une insipide post-adolescente aux cheveux légèrement gras, d'une banalité presqu'extraordinaire, pétille pourtant d'un regard admiratif limpide. cinéaste!... cinéaste. elle cligne des yeux. pendant cet instant de fugace cloture des paupières, elle est ingrid bergman, il est humphrey bogaert, la pizzeria l'aéroport et le naples de la fresque naïve... leur casablanca!
il lui faut agir, à son tour impressionner. être une artiste, elle aussi. montrer que les cordes de son coeur vibrent à l'unisson de cet artiste, ce génie, nonchalemment assis là, à deux pizzas d'elle. les yeux sont humides, la voix faussement assurée. "j'ai failli aller à l'erg(*)".
humphrey popeye feint une pointe d'admiration. sourit. le dentier est carnassier. le piège se referme.
ce soir, à mille sept cent kilomètres du vésuve et à deux pizzas de gino un volcan se réveille.
____
(*) école de recherche graphique

l'escalator

l'escalator de la station de métro est une excavatrice à godets qui vomit ses passagers, mottes informes, impersonnelles. il est vingt heures, les mottes sont éparses. la lumière chaude de fin de journée baigne le parc où se séparent les mottes que rien n'unissait il y a quelques instants à peine, passagers temporaires de cette veine souterraine, redistribués, dispersés quelques heures pour être reconcentrés et réinjectés le lendemain dans la ville, sans autre forme de procès. il vit des centaines de pièces de milliers de puzzles, jetés, melangés dans la même boîte. victimes inconscientantes du léviathan.

l'air est frais, les pensées allégées poussent de sa tête comme ces plantes grimpantes dont on voit éclore et périr en accéléré les branches entrelacées dans les documentaires. "et si nous n'étions qu'idées?", songea-t'il. "naissant chargées, polies aux contacts doux, fissurées par les chocs, enrichies, entrelacées, nouées. des milliards d'idées, chacune au centre de notre propre réseau, chacune tout à la fois micrométriquement importante et macrométriquement parfaitement insignifiante."

le chemin de la station à l'immeuble est tous les jours le même, c'est rassurant. tous les jours différent, c'est interessant. tout tourne, change, bouge, imperceptiblement. ici, une démolition, là un nouveau visage. "la vie est changement, le changement est permanent, la vie est permanente. ça aussi c'est rassurant", pensa-t'il.

mais la vie est un réseau. à l'image des tangentes et fuyantes colorées de l'odyssée de l'espace, ou aux faisceaux rouges, oranges et jaunes de koyaanisqatsi, un réseau infini, dont les frontières sont la vie et la mort.

la ville aussi est un monstrueux réseau et un noeud. son quartier, sa rue, des branches. son appartement, un bourgeon à l'éclosion lente, à la branche solide. ses errances qu'il aurait voulues infinies le ramenaient inéluctablement  ici. ici où les idées incessantes pouvaient éclore en paix.

il prit conscience que mécanique et émotion pouvaient coexister. c'est ça,
"poète mécanicien"! il se réjouit d'allumer son ordinateur dont la technologie aurait suffit à emmener l'humanité entière sur la lune, songea que cela n'aurait eu aucun sens, y lut "je t'aime".

la mort sépare ceux qui s'aiment. la vie unit par hasard, et sépare avec le même hasard. il ne l'avait pas vue depuis quatre jours mais la relisait toutes les heures. la mort de son père ne les avait pas séparés, au contraire. "chacun temporairement à sa juste place", se dit-il. même la distance avait de la place dans leur relation. un peu comme lorsque l'on admire un tableau, une oeuvre, un bâtiment et que l'on cherche sa distance juste d'acclimatation. trop loin et l'ensemble est un détail, trop près et le detail cache l'ensemble.

ils s'étaient parlés, sans se retrouver. il s'écriraient. le temps s'écoulant différemment en des endroits différents - une notion de relativité dont on oublie souvent de citer le caractère relatif - l'écrit permettait de percer leur membranes spatio-temporelles, leur permettait de synchroniser. l'écrit permettait aussi de percer les membranes que chacun de nous conçoit pour s'empêcher de partager nos émotions, souvent considérées, quelles qu'elles soient, comme intrusives. aux "et toi comment ça va" téléphoniques formels succédaient des courriers électroniques passionnés. poète mécanicien.

il s'assit donc sur un tabouret (le tabouret est une chaise pour personnes qui préfèrent rester debout). se releva. feint d'ignorer le rituel. un café, du sirop d'agave, un morceau de chocolat. se rassit. aurait voulu pouvoir mettre des mots, ses mots, sur ses émotions. pomme, fichier, ouvrir, nouveau. se laissa emporter, presque malgré lui, indécis.

tapota: "l'escalator de la station de metro est une excavatrice à godets qui vomit ses passagers..."

"si c'est ça etre raciste, alors oui, je suis raciste"

la viennetta fond calmement au milieu de la table, se répandant inexorablement dans son plat ikea, posé sur une nappe à fleurs mietteuse et sous-bulgommée: le repas familial touche à sa fin, à l'image de la bouteille de côte de blaye parfaitement oubliable, et de la conversation qui s'épuise. dimanche. 15 heures. bruine. françois, gendre dernier arrivé dans la famille, tente de relancer la conversation d'un "en tous cas, c'est terrible ce qui se passe dans ces banlieues...". la conversation se réchauffe rapidement, le côte de blaye libère les esprits, le repas se fait débat. les avis s'affirment, les postures se confirment. françois se fend d'un "mais c'est du racisme!" dont on parlera encore des années plus tard, quand françois aura refait sa vie. pour l'heure, le patriarche agacé par tant d'impertinence dégaîne son deus ex-machina bien rôdé, son argument final, son mur de berlin dialectique: "si c'est ça etre raciste, alors oui, je suis raciste". rien à ajouter, rien à retirer. une phrase parfaite. un piège syllogique. il y aura désormais un 'avant' mais surtout un 'après'. françois et la fille du patriarche ne parleront pas dans la voiture, sur le chemin du retour. francois pensera "raciste". la fille du patriarche ne pensera plus à françois.

"c'est pas rose tous les jours"

la scène se passe tous les jours sur le trottoir de ma voisine. pas le mien. je balaie quotidiennement mes soucis, énergiquement, vers la chaussée des illusions perdues. emportées, inquiétudes existentielles, par la voiture-balai du léviathan. tout est propre. enfin presque. ma voisine, qu'un mari et le temps ont mis en quarantaine, s'entretient, entretient une relation de bon voisinage avec une dame plus âgée. un âge où l'on dit d'ailleurs 'dame' et plus 'femme'. je n'écoute jamais. mais je sais toujours que l'entretien touche à sa fin lorsque l'une dit à l'autre: "c'est pas rose tous les jours". la distribution des rôles donne à chacune son moment de gloire. chacune pourra aussi répondre d'un double, mais lent, hochement de tête penchée, accompagné de son indispensable rictus, commissure droite des lèvres relevée, véritable condensé de non-dit: "je vous ai compris. c'est pas rose tous les jours". la scène se passe tous les jours.