l'escalator de la station de métro est une excavatrice à godets qui vomit ses passagers, mottes informes, impersonnelles. il est vingt heures, les mottes sont éparses. la lumière chaude de fin de journée baigne le parc où se séparent les mottes que rien n'unissait il y a quelques instants à peine, passagers temporaires de cette veine souterraine, redistribués, dispersés quelques heures pour être reconcentrés et réinjectés le lendemain dans la ville, sans autre forme de procès. il vit des centaines de pièces de milliers de puzzles, jetés, melangés dans la même boîte. victimes inconscientantes du léviathan.
l'air est frais, les pensées allégées poussent de sa tête comme ces plantes grimpantes dont on voit éclore et périr en accéléré les branches entrelacées dans les documentaires. "et si nous n'étions qu'idées?", songea-t'il. "naissant chargées, polies aux contacts doux, fissurées par les chocs, enrichies, entrelacées, nouées. des milliards d'idées, chacune au centre de notre propre réseau, chacune tout à la fois micrométriquement importante et macrométriquement parfaitement insignifiante."
le chemin de la station à l'immeuble est tous les jours le même, c'est rassurant. tous les jours différent, c'est interessant. tout tourne, change, bouge, imperceptiblement. ici, une démolition, là un nouveau visage. "la vie est changement, le changement est permanent, la vie est permanente. ça aussi c'est rassurant", pensa-t'il.
mais la vie est un réseau. à l'image des tangentes et fuyantes colorées de l'odyssée de l'espace, ou aux faisceaux rouges, oranges et jaunes de koyaanisqatsi, un réseau infini, dont les frontières sont la vie et la mort.
la ville aussi est un monstrueux réseau et un noeud. son quartier, sa rue, des branches. son appartement, un bourgeon à l'éclosion lente, à la branche solide. ses errances qu'il aurait voulues infinies le ramenaient inéluctablement ici. ici où les idées incessantes pouvaient éclore en paix.
il prit conscience que mécanique et émotion pouvaient coexister. c'est ça,
"poète mécanicien"! il se réjouit d'allumer son ordinateur dont la technologie aurait suffit à emmener l'humanité entière sur la lune, songea que cela n'aurait eu aucun sens, y lut "je t'aime".
la mort sépare ceux qui s'aiment. la vie unit par hasard, et sépare avec le même hasard. il ne l'avait pas vue depuis quatre jours mais la relisait toutes les heures. la mort de son père ne les avait pas séparés, au contraire. "chacun temporairement à sa juste place", se dit-il. même la distance avait de la place dans leur relation. un peu comme lorsque l'on admire un tableau, une oeuvre, un bâtiment et que l'on cherche sa distance juste d'acclimatation. trop loin et l'ensemble est un détail, trop près et le detail cache l'ensemble.
ils s'étaient parlés, sans se retrouver. il s'écriraient. le temps s'écoulant différemment en des endroits différents - une notion de relativité dont on oublie souvent de citer le caractère relatif - l'écrit permettait de percer leur membranes spatio-temporelles, leur permettait de synchroniser. l'écrit permettait aussi de percer les membranes que chacun de nous conçoit pour s'empêcher de partager nos émotions, souvent considérées, quelles qu'elles soient, comme intrusives. aux "et toi comment ça va" téléphoniques formels succédaient des courriers électroniques passionnés. poète mécanicien.
il s'assit donc sur un tabouret (le tabouret est une chaise pour personnes qui préfèrent rester debout). se releva. feint d'ignorer le rituel. un café, du sirop d'agave, un morceau de chocolat. se rassit. aurait voulu pouvoir mettre des mots, ses mots, sur ses émotions. pomme, fichier, ouvrir, nouveau. se laissa emporter, presque malgré lui, indécis.
tapota: "l'escalator de la station de metro est une excavatrice à godets qui vomit ses passagers..."
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